ASSOCIATION FRANCAISE POUR UN SPORT SANS VIOLENCE ET POUR LE FAIR PLAY

 
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Fair Play AFSVFP
Esprit Sportif et Civilisation

« ESPRIT SPORTIF ET CIVILISATION »

Rassemblement National

Intervention du Professeur Claude-Louis GALLIEN
Ancien Athlète, Professeur de Biologie des Universités
Vice Président du CNOSF – 1er Vice Président de la FISU

Texte intégral de l'intervention dans l'ouvrage publié le 27 novembre 2008

CONSCIENCE DES ÊTRES VIVANTS ET DU MILIEU ENVIRONNANT

Merci de m'accueillir dans cette belle région du Poitou-Charentes. Je voudrais tout d'abord vous présenter les amitiés du Président du Comité National Olympique et Sportif Français, Henri SERANDOUR, qui porte comme vous le savez le plus grand intérêt aux travaux de l'Association Française pour un Sport sans Violence et pour le Fair Play.

Parler de l'esprit sportif et de la civilisation, c'est un bien vaste sujet qui embrasse de multiples aspects de l'histoire de l'homme et des sociétés humaines, et qu'il convient d'aborder avec la plus grande retenue et beaucoup de modestie. J'ai donc imaginé de construire cet exposé en m'appuyant sur la biologie, un domaine qui m'est familier et m'offre quelques points de repères.

La préhistoire du genre humain débute il y a trois millions d'années. Très longtemps, l'homme est un nomade, c'est un homme en mouvement, qui est en quelque sorte une icône du sportif et de l'esprit du sport. Il respecte spontanément les règles de la nature, puisque « dehors », c'est sa maison. Il est attentif aux êtres vivant, avec lesquels pourtant il est en compétition, parce que toute forme de vie, animale ou végétale est étroitement liée à la sienne propre. Il se déplace en permanence (le mot nomade est lié à la notion de pâturage) à la recherche de nourriture et à la découverte de son environnement. C'est seulement il y a une douzaine de milliers d'années que des hommes, un peu partout dans le monde, décident de se fixer.
Ils s'enracinent dans des maisons, dans des villages, puis dans des cités. Ils deviennent des sédentaires, des citadins. Six mille ans plus tard, le citadin devient l'homme civilisé (le mot civilisation signifie d'ailleurs initialement vivre en ville), celui qui domestique et exploite la nature, celui qui vit en groupe, qui amasse des biens, donc qui compte, qui archive et qui, par conséquent, écrit.

Et avec l'écriture c'est l'Histoire qui commence...

L'évolution biologique de l'homme, que nous pourrions croire bloquée, ou en tout cas très ralentie, se prolonge donc par une évolution historique des civilisations et des sociétés humaines. On peut concevoir une théorie évolutionniste de l'histoire qui suivrait des mécanismes très voisins de ceux de la théorie biologique générale de l'évolution des espèces. Les civilisations et les sociétés qui les développent sont formées d'êtres vivants et pensants ; elles naissent, grandissent, souffrent de maladies, vieillissent et meurent comme si elles étaient elles-mêmes des organismes biologiques. “Nous savons maintenant que vous êtes mortelles” disait d'elles Paul Valéry.

Dans la vie de chaque civilisation, on peut identifier trois étapes majeures.
- Une étape d'embryogenèse, de jeunesse. C'est la forme primitive correspondant à un stade de transition entre l'anarchie et l'organisation centralisée qui se développe avec l‘autorité religieuse puis féodale, pour se cristalliser dans le pouvoir monarchique.
- Une civilisation qui parvient à dépasser cet état primitif accède à une forme évoluée. Dans les sociétés « adultes » la monarchie cède le pas à une aristocratie ou une oligarchie. Dans les civilisations parvenues à maturité le pouvoir peut être exercé par le peuple tout entier : c'est la démocratie.
- Les civilisations vieillissantes développent enfin une forme surévoluée. La démocratie succombe au populisme et devient une hyperdémocratie ou une tyrannie populaire (Platon), se revendiquant suivant les cas de la « dictature du prolétariat », ou du « social libéralisme ».

Parvenues à ce stade, les civilisations peuvent mourir de leurs propres excès...

Toutes les civilisations ne connaissent pas nécessairement les trois étapes décrites précédemment, mais dans la vie de toutes les sociétés on retrouve une sorte d'oscillation, de balancement pendulaire entre la lutte et l'entr'aide, entre la liberté et l'autorité, une superposition d'équilibres de plus en plus complexes entre les droits et les devoirs de l'individu et ceux de la collectivité, entre l'homme et son environnement. La sélection naturelle favorise les équilibres les plus stables, et la somme de ces oscillations finit par dessiner une spirale, une sinusoïde, un pseudocycle, une hélice... N'est-il pas intéressant de mettre en parallèle la double hélice de l'ADN qui gouverne le développement biologique du vivant, et l'hélice de l'évolution « pseudocyclique » des civilisations ?

Retenons l'exemple de « l'expérience athénienne », dont le pseudo-cycle se déroule sur six siècles, (en parallèle avec le « premier olympisme ») et constitue un repère essentiel pour les principales civilisations de l'Occident :


Évolution pseudocyclique de la civilisation de la Grèce antique
L'Expérience Athénienne et l'Olympisme premier

Forme primitive

Au 9ème et au 8ème siècle avant notre ère, l'Hellade est parsemée par des centaines de minuscules royaumes indépendants administrés par des monarques absolus : des « cités-États » qui s'affrontent dans des querelles continuelles mais se reconnaissent des racines religieuses et culturelles communes. Le site d'Olympie, grand sanctuaire pan-hellénique dédié à Zeus, est depuis les temps les plus reculés un lieu symbolique de rapprochement pour les cités-États grecques. Les « Jeux Olympiques » auraient eux-mêmes été instaurés en 884 av. J.C. à l'instigation d'Iphitos, roi d'Élide, mais la date « officielle » de leur fondation, point de départ d'une nouvelle chronologie qui divise le temps en « Olympiades » de quatre années, est 776 av. J.C.

Forme évoluée

A cet « âge obscur » succède la « période archaïque » (7ème siècle – 6ème siècle), marquée par le déclin des régimes monarchiques au profit d'aristocraties foncières et/ou militaires, puis de systèmes oligarchiques. La civilisation Grecque s'engage dans une forme évoluée. Les cités-Etats se renforcent: Sparte, dans le Péloponnèse, et Athènes, en Attique, sont alors les plus notoires. L'usage de la monnaie se généralise ; la richesse n'est donc plus nécessairement liée à la possession de la terre et à la sédentarité, la propriété devient accessible à tous.
L'alphabétisation se répand ; la communication, la connaissance des règles et le recours à un droit écrit s'ouvrent à l'ensemble des citoyens. Les grecs font du commerce et se projettent vers la mer ; ils redécouvrent le mouvement et les grands espaces, redeviennent en quelque sorte des nomades qui essaiment sur tout le pourtour méditerranéen et créent des colonies depuis les côtes Espagnoles jusqu'au littoral de l'Asie mineure. De la synthèse entre l'esprit nomade de l'homme en mouvement et l'esprit civilisé de l'homme citadin vont naître l'Humanisme et les Sciences expérimentales, l'Olympisme premier et la Démocratie.
L'Humanisme est une vision très précise de ce qu'est un homme par rapport à la nature et à la culture ; le développement des Sciences expérimentales résulte avant tout de la prise de conscience de l'infini du temps et de l'espace, et de l'aspiration à un certain rationalisme qui se superpose à la religiosité et conduit à la notion de laïcité.
L'Olympisme premier, en tant que philosophie associée aux jeux sportifs, met l'accent sur l'hygiène du corps et de l'esprit, l'éducation au risque, la recherche d'une certaine forme d'éthique ; il enseigne la lutte et l'entraide, la liberté et l'autorité, la persévérance dans l'effort, la discipline et le respect de règles ; il porte en germe la notion de rassemblement démocratique du peuple. À la fin du 6ème siècle, les Jeux Olympiques prennent une nouvelle dimension et s'ouvrent plus largement : « Sont Grecs tous ceux qui participent de notre culture » affirmera bientôt Isocrate dans son Panégyrique. Poursuivant l'œuvre entreprise dés 593 av. J.C. par Solon, qui avait installé les bases d'une oligarchie censitaire, Clisthène instaure à Athènes, en 507 av. J.C. un système de gouvernement fondé sur l'isonomie (partage égal des droits et des devoirs entre tous les citoyens).
À l'aube du 5ème siècle, la forme évoluée de la civilisation Grecque atteint sa maturité, illustrée par l'essort de l'olympisme et celui de la démocratie. Mais déjà s'amorce le processus de vieillissement...

Forme surévoluée

Dans la période classique (5ème siècle - 4ème siècle), la démocratie et le civisme semblent d'abord triompher à Athènes et dans bon nombre de cités Grecques. Les victoires obtenues par les Grecs contre les armées de Darius et de Xerxès durant les guerres médiques, à Marathon (490 av. J.C.) et à Salamine (480 av. J.C.) en témoignent : la Perse vient de se heurter à un peuple qui est devenu une Nation. Mais, bientôt, une forme surévoluée de civilisation se met en place insidieusement sous la pression de la puissante classe moyenne qui domine désormais la société athénienne. Les Athéniens, qui redoutent l'émergence d'une nouvelle élite, portent Périclès au pouvoir en 443 av. J. C., avec mission de donner la priorité à l'égalité, qui nivelle par le bas, plutôt qu'à la liberté qui favorise l'éclosion des talents. Désigné comme « Démagogue », c'est à dire « Chef du peuple », Périclès transforme en fait la démocratie en une hyperdémocratie à caractère populiste. C'est la période la plus glorieuse de la Grèce, c'est aussi le début de la fin. Après bien des déboires « l'Expérience Athénienne » perd son âme en poussant Socrate au suicide, et meurt en 322 av. J.C., en même temps que Démosthène... Athènes est morte jeune, en même temps que les idéaux de « l'Olympisme premier », pour avoir fait la première expérience de l'évolution sociale.

Une nouvelle expérience, celle de la « Romanité », prendra le relais et récupèrera les Jeux, qui seront organisés jusqu'en 393 ap. J.C., date à laquelle l'Empereur Théodore 1er décide de mettre un terme à une aventure vieille de 12 siècles et 292 olympiades...


Ce que je voudrais suggérer maintenant, c'est que nous vivons actuellement une forme surévoluée de notre civilisation occidentale, et qu'il serait sans doute temps de s'en préoccuper !

A la fin du 19ème siècle, on peut considérer que la France républicaine s'est engagée dans la phase ultime de son évolution libérale née de l'humanisme des lumières et de la philosophie du progrès. Le 25 novembre 1892, dans le grand amphithéâtre de la Sorbonne, Pierre de Coubertin expose pour la première fois son grand projet: la résurrection des Jeux olympiques, et deux ans plus tard, le 23 juin 1894, il relance l'Olympisme ! Ce n'est pas « l'Olympisme premier » des Grecs de l'antiquité, mais une sorte d'allégorie de la modernité. Plus que l'accomplissement de l'homme, le nouvel Olympisme envisage la transcendance de l'humanité.

La première guerre mondiale fait triompher la révolution libérale en Europe occidentale et aux Etats-Unis d'Amérique, mais très vite le monde américain des affaires fait le plus mauvais usage du libéralisme économique, tombe dans la démesure, gonfle artificiellement les marchés en exagérant le crédit. La bourse de New York s'effondre le 24 octobre 1929. Une grande crise touche le monde entier ; les Etats doivent intervenir pour contrôler l'économie. Le dirigisme économique s'accompagne inévitablement d'un autoritarisme politique et d'une hypertrophie administrative paralysante. Une phase de surévolution généralisée dénature le principe démocratique dans la plupart des Etats, ce qui se traduit... par le déclenchement de la seconde guerre mondiale !

Dans l'après guerre, le monde se partage encore entre deux systèmes politico-économiques surévolués : le socialisme dans les pays de l'Est avec des « démocraties » qui sont en réalité des systèmes autocratiques (dictature du prolétariat... ou plus précisément dictature du fonctionnariat), et le capitalisme dans les pays de l'Ouest constitués en « démocratie représentatives », (qui s'apparentent parfois à des systèmes oligarchiques de type timocratique » ou technocratique).

À la fin des années 60, des changements sociétaux importants – presque antagonistes - affectent directement ou non tous les continents et tous les pays :
-La « post-modernité », c'est la relativisation des valeurs établies, la contestation du système de pensée unique par le recours à des références alternatives, la tendance à la déréglementation et à l'abolition des codes. (souvenez-vous de mai 68...).

-La mondialisation, qui existait depuis le début des civilisations humaines avec des échanges de populations, de cultures, de connaissances, est devenue une « globalisation ». On a repris un terme américain parce qu'on parle désormais d'économie. C'est l'internationalisation des affaires, la dispersion et la financiarisation du marché, le capitalisme spéculateur, appuyés sur le progrès des technologies de l'information.

La post-modernité et la globalisation font actuellement émerger un nouvel ordre mondial où l'intérêt privé domine l'intérêt public, ce qui provoque un affaiblissement des démocraties représentatives et une résurgence de la radicalisation des systèmes autocratiques. C'est une « ploutocratie », qui se met en place au niveau mondial cette fois, un gouvernement international des riches pour les riches avec une nouvelle éthique, celle du profit à court terme. Si faire du profit c'est une éthique alors tout est permis ! (et même bien sûr le dopage sportif, pour en revenir à l'objet de cet exposé, dont je suis bien conscient de m'écarter !).

Avec le 21ème siècle, le monde est entré dans une forme surévoluée de civilisation, un social libéralisme autoritaire mais anonyme, une période de déshumanisation où les pouvoirs financiers irresponsables organisent sans les assumer la misère physique et intellectuelle des hommes, l'appauvrissement du monde vivant et la destruction de la nature. C'est un enjeu majeur pour l'humanité, que de parvenir à enrayer ce processus catastrophique et de réorienter de façon durable l'évolution de notre civilisation en agissant sur l'éducation des jeunes.

Le sport et l'esprit sportif peuvent et doivent jouer un rôle essentiel dans cette éducation. Le problème, c'est que les projets d'orientation et de développement proposés au niveau des gouvernements mettent l'accent sur des objectifs politiques à court terme et négligent les objectifs éducatifs à long terme. Le mouvement sportif ne fait pas beaucoup mieux, il manque d'une vision globale du sport et sous estime la puissance potentielle de l'esprit sportif. Il souffre aussi d'un déficit de compétence et d'un défaut de volonté. Nous menons des actions trop timides, en ordre dispersé, et nous faisons preuve de complaisance vis à vis de ce sport dévoyé qu'on qualifie de « pro-olympique », fondé sur la performance et le spectacle, sur des impératifs économiques de médiatisation et de profit. Un sport qui a créé cette catégorie paradoxale de « sportifs inactifs », ceux qui regardent la télé en buvant des boissons alcoolisées et en se bâfrant de nourritures trop grasses ou trop sucrées, et qui sont en pleine dérive physique, intellectuelle et sociale. Un sport « marchand », qui est aussi instrumentalisé par les politiques et les idéologies :
nous en avons eu un exemple récemment avec le parcours mouvementé de la flamme olympique. Une symbolique qui a été instaurée par Carl Diem à l'occasion des jeux de Berlin en 1936, et fut immédiatement récupérée comme outil de propagande visant à valoriser le Reich auprès de l'opinion internationale en affirmant à la face du monde la puissance de la nouvelle Allemagne. Force est de constater qu'en 2008, l'outil de propagande était toujours disponible...

Respecter les valeurs de l'olympisme est une responsabilité. La responsabilité du mouvement sportif est de faire preuve d'indépendance, de courage et d'ambition, de rejeter la sur-médiatisation, la marchandisation, le surentrainement, l'inflation des compétitions et l'hyper-médicalisation qui conduisent au dopage. La responsabilité du mouvement sportif c'est aussi d'être ambitieux, de faire preuve de créativité, d'innover en acceptant de mettre en œuvre des pratiques nouvelles. La responsabilité du mouvement sportif c'est enfin d'être moderne, c'est à dire de savoir prendre des risques pour aller « au-delà » et de se doter de moyens puissants pour valoriser et diffuser l'« esprit sportif ». Voilà des responsabilités que nous, au CNOSF, et bien d'autres que nous dans les diverses organisations nationales et internationales qui forment la nébuleuse du « mouvement sportif », n'assumons pas comme nous le devrions...

J'aimerais, devant vous, évoquer quelques pistes, quelques sujets de réflexion :

Les dirigeants sportifs du 21ème siècle doivent être courageux, passionnés et hautement compétents, en mesure d'investir et de maîtriser les domaines économiques, à même d'analyser les effets des technologies nouvelles et les implications de la diffusion illimitée des informations dans nos sociétés. Il doivent aussi être capables de les situer dans une perspective globale pour les mettre en relation avec une évolution innovante du phénomène sportif. Quel que soit leur statut, ces dirigeants doivent impérativement demeurer en contact permanent et étroit avec tous les postes de travail et de responsabilité de l'organisation, afin de pressentir l'époque, de l'appuyer et de l'accompagner dans le court terme tout en gardant la capacité d'anticiper sur le long terme. Ces dirigeants doivent disposer des moyens permettant de concevoir et conduire une politique indépendante et créative, et pour cela il leur faut s'appuyer sur un encadrement de qualité.

Un encadrement de haut niveau doit être en mesure d'animer et de contrôler un ensemble d'activités physiques et de pratiques sportives que l'on peut imaginer diversifié et mouvant. Dans un environnement très technique, les divers intervenants susceptibles de participer au fonctionnement et à la vie des structures sportives, dans le cadre d'un projet commun, devront eux aussi être des spécialistes, et se maintenir au meilleur degré d'efficacité technologique tout en restant très proches du terrain.
Il s'agit d'introduire une respiration entre la tension des avancées scientifiques et l'épanouissement de la dimension humaine. Le mouvement sportif devra nécessairement avoir recours à des professionnels hautement qualifiés qui ne soient pas seulement des praticiens de pointe dans leur domaine spécifique mais aussi des connaisseurs généralistes du monde du sport. Il serait utile de susciter dès à présent l'apparition et le développement de véritables “métiers du sport”, en proposant une formation initiale et continue, des mises à niveau régulières, un système de validation des diplômes et des acquis dans une large gamme de compétences: techniciens capables d'assurer le fonctionnement d'équipements sophistiqués, personnels d'administration, de gestion et de communication, juristes, éducateurs et entraîneurs, juges et arbitres, médecins et auxiliaires de santé, accompagnateurs de vie et responsables du suivi social. C'est bien le monde sportif qui doit promouvoir le développement des métiers du sport. Cela fait partie de ses responsabilités : si l'on veut un bon encadrement il faut le former sur le terrain.

Mais le sport, s'il entend se recentrer sur ses valeurs fondamentales, doit encore pouvoir s'appuyer sur l'action des bénévoles, dont la disponibilité et le travail sont indispensables au fonctionnement de toute structure associative. Michel RAT dont je suis très proche, parlait à juste titre, il y a un instant du rôle fondamental de de l'Association. La population concernée est déjà considérable, offrant un ensemble de compétences élevé, et on peut prévoir que beaucoup de nouveaux volontaires se manifesteront dans le groupe des “seniors” qui tend à s'élargir dans la plupart des pays développés. Il faudrait accorder plus de considération à ces bénévoles, si souvent négligés et méprisés par le sport mercantile, leur proposer des formations complémentaires validées par des diplômes spécifiques, et leur reconnaître un statut officiel valorisant les acquis de leur expérience.

Telles sont quelques unes des pistes que le mouvement sportif pourrait explorer. Pour autant, c'est bien l'établissement d'une synergie entre les approches théoriques et les connaissances de terrain qui permettrait de répondre de façon constructive aux besoins de formation des intervenants du monde sportif. Ce qui implique une coopération étroite entre le sport et les structures d'enseignement et de recherche. L'intégration complète de l'éducation physique, du sport et de la vie associative dans les programmes éducatifs de l'enseignement primaire, secondaire et dans les programmes d'enseignement et de recherche des universités serait de nature à optimiser la formation des jeunes dans le sens de l'efficacité, de la créativité et de l'éthique. Mais à qui revient-il de définir une politique permettant d'atteindre cet objectif ? sur quelles bases ? et comment concevoir sa mise en oeuvre?

Chez nous comme dans beaucoup d'autres pays, il existe en ce qui concerne les politiques relatives à l'éducation physique et au sport, un fossé entre les objectifs annoncés et les réalisations effectives. Cela tient d'abord à une méconnaissance du sujet. Au niveau des gouvernements et des administrations centrales, les décideurs ont une connaissance superficielle et une compréhension approximative de ce que représente réellement l'éducation physique et sportive. Les projets d'orientation et de développement donnent la priorité au cours terme sur le long terme, et au superficiel sur le fondamental. On peut aisément dresser la liste des principaux obstacles à l'intégration du sport dans les structures d'enseignement et de recherche :
-Absence d'autorités décisionnelles spécifiques et qualifiées pour l'éducation physique et sportive;
-Méconnaissance de la relation fondamentale entre sport et éducation physique;
-Méconnaissance de la dimension éducative de la compétition;

-Confusion entretenue :
entre activités physiques, éducation physique et sport
entre animation – enseignement – entraînement
entre animateur – enseignant – entraîneur

-Importance excessive accordée au sport de compétition visant exclusivement l'élite sportive;
-Faible niveau quantitatif et qualitatif de la recherche et du développement de la recherche en éducation physique et sportive (publications internationales, brevets);
-Insuffisance quantitative et qualitative de l'encadrement, des programmes, des activités dans le domaine de l'éducation physique et sportive ;
-Insuffisance et inadaptation des budgets et des équipements.

En réalité, en France comme dans de nombreux pays, la culture traditionnelle et les systèmes de valeur classiques de l'université n'ont jamais adhéré spontanément à l'intégration de l'éducation physique et sportive. Si on admet qu'il est indispensable de modifier cet état de fait, il importe de définir clairement des finalités, et d'identifier les niveaux majeurs de responsabilités.

Une première priorité est de définir un projet éducatif trés simple qui doit affirmer :
-que l'éducation physique et sportive doit être intégrée aux programmes de l'école, du collège et du lyçée, et surtout qu'on ne doit pas la faire “sortir” de ces programmes pour les abandonner à l'initiative du domaine privé, sous couvert de libéralisme et d'économie ;
-que le sport doit entrer pleinement dans l'enseignement supérieur et les structures de recherche, en prenant toute sa place et toute sa dimension.

Il serait bon de créer des synergies entre l'homme « en mouvement », le nomade, et l'homme « civilisé », le citadin. Le sport est indissociable de l'éducation, qu'elle soit physique ou intellectuelle. C'est à l'école, au collège et au lycée qu'il faut d'abord enseigner ce que sont le sport et l'esprit du sport. A l'université, la pratique du sport et de la vie associative peut prendre toute sa dimension éducative, culturelle, sociale et donner un élan nouveau au projet éducatif . En fait, il y a deux modèles de projets éducatifs : un modèle qui s'adapte à la “globalisation” et l'autre qui fait partie de la culture de l'Homme. Un projet qui incarne l'efficacité exigée par l'immédiateté des choses ; c'est un projet déséquilibré, « on est par ce que l'on fait »... et on fait du business. L'autre projet qui prétend incarner la somme d'une connaissance scientifique et d'une culture générale. C'est un projet qui essaye de maintenir l'équilibre initial du bonhomme de Vitruve. « On fait parce que l'on est », c'est le principe même de l'humanisme, qui donne toute sa place à l'esprit sportif.

Albert BEGARDS soulignait à l'instant que « tout ce qui élève, converge » ; eh bien convergeons vers l'humanisme ! Faire le choix de l'humanisme, mettre en place les outils nécessaires, c'est la responsabilité de la Nation, de l'Université, de la Ville, de la Région, de la Communauté internationale (et d'abord de la Communauté européenne pour ce qui nous concerne), du Mouvement sportif:

-Responsabilités de la Nation : Affirmer le rôle éducatif du sport dans une société du 21ème siècle qui serait plus éthique, tout en l'associant aux notions d'éducation thérapeutique, de prévention et de santé publique, est de la responsabilité des États. Une politique réaliste en la matière doit être envisagée sur la base d'une éducation physique et sportive pour tous, ouverte à l'ensemble des jeunes, étendue aux adultes femmes et hommes, valides et handicapés dans le cadre de cette “éducation continue” dont on parle beaucoup mais qui demeure largement virtuelle, et enfin proposée aux populations croissantes de personnes âgées qui doivent apprendre à gérer un temps de vie nouveau. Cela implique clairement l'augmentation du nombre et du niveau de qualification des intervenants en éducation physique et sportive (chercheurs, enseignants, animateurs, entraîneurs), de l'École à l'Université, dans les Associations sportives et dans les Clubs.
Pour tout ce qui concerne l'enseignement supérieur et la recherche, il appartient à la Nation de définir et de garantir sur tout le territoire national une plate forme commune (service public) de ressources humaines et matérielles, de bourses, de programmes et de diplômes, et d'encadrer ainsi une large autonomie des universités (domaine spécifique). L'État peut aussi favoriser et accompagner, au niveau national, une mise en réseau cohérente de certains établissements d'enseignement supérieur ou instituts de recherche, et susciter la création de pôles d'excellence sur des thématiques ciblées.

-Responsabilités de l'Université : Les universités doivent être en mesure de concevoir de façon autonome et créative – dans le cadre de la plate forme commune définie au niveau de la Nation – un projet original de recherches et d'enseignements, intégrant à des degrés divers l'éducation physique et sportive. Celle-ci doit être reconnue et totalement intégrée dans les maquettes de formation et dans les emplois du temps des étudiants, de façon à permettre une pratique régulière ; aucun étudiant ne devrait être en situation d'affirmer qu'il doit « arrêter le sport pour consacrer son temps aux études ». Il n'y a pas le sport d'une part et l'éducation d'autre part ; l'éducation physique et sportive dans toutes ses composantes doit être totalement assimilée aux programmes universitaires d'enseignement et de recherche, aux emplois du temps et à la vie des universités.

En matière de recherche et de développement, il est important de lancer des ponts entre la recherche théorique et la réalité du terrain. L'université doit assurer la formation initiale et la formation continue de chercheurs et de théoriciens à haut niveau de qualification. Ceux-ci doivent être capables, non seulement d'intégrer les sciences et les technologies aux programmes sportifs des établissements d'enseignement supérieur qui souhaitent développer le sport dans le cadre de leur projet spécifique, mais aussi d'intégrer les sciences et techniques des activités physiques et sportives à l'ensemble des programmes pluridisciplinaires de recherche et de développement. Ils doivent enfin être en mesure d'établir des liens avec le milieu professionnel et les centres de recherche du domaine privé.

En matière d'enseignement, l'université doit assurer la formation initiale et la formation continue d'enseignants et d'éducateurs spécialisés dans le domaine de l'éducation physique et sportive, capables de définir leurs propres perspectives et de jouer un rôle actif dans tous les chantiers éducatifs (conception, développement et mise en oeuvre de programmes, validation des connaissances), en étroite coopération et en synergie avec les équipes pédagogiques d'autres disciplines et avec les partenaires du mouvement sportif et du monde associatif, qui ont la connaissance de la réalité du terrain.

-Responsabilité des Régions et des Villes : Les universités devraient bénéficier d'une autonomie leur permettant de développer spécifiquement des axes d'enseignement et de recherche – en particulier dans le domaine du sport - permettant de répondre aux besoins, aux potentiels et aux activités économiques des collectivités là où elles sont établies. En retour les régions et les villes concernées pourraient apporter des ressources complémentaires aux établissements d'enseignement supérieur développant ces thématiques.
Dans certains pays où il existe une “culture du campus”, les étudiants et les personnels vivent en permanence sur le site de l'université, qui doit donc être conçu comme un lieu de vie complet, offrant les outils de travail, les locaux d'habitation, les équipements de loisir et les installations culturelles. Il arrive cependant que le “campus universitaire” offre des prestations médiocres ou inadaptées aux besoins, ou encore qu'il soit une zone affectée seulement aux recherches et à l'enseignement, une sorte de ghetto isolé de tout ce qui fait la vie véritable d'une Cité. Les étudiants qui vivent hors campus sont alors confrontés à des conditions difficiles: moyens de transport inadaptés, emplois du temps décalés, accès au logement aléatoire et coûteux, alimentation déséquilibrée, pratiques sportives et culturelles inaccessibles. Le “mal être” qu'ils ressentent se traduit trop fréquemment par des dérives nuisibles non seulement au succès de leurs études mais aussi à leur santé physique, mentale et sociale: tabagisme, alcoolisme, recours à diverses drogues.
Les collectivités locales et territoriales devraient offrir un complément ou une alternative heureuse à la vie de campus. Une “perméabilité” accrue entre l'Université et la Ville, en particulier en ce qui concerne les pratiques sportives, culturelles et associatives, se traduirait par une meilleure utilisation des espaces, du temps et des moyens humains et matériels. L'établissement d'un partenariat, la mise à disposition mutuelle d'équipements, les rencontres entre sportifs étudiants et non étudiants, les organisations communes d'évènements, sont autant d'occasions de faire disparaître les barrières artificielles qui séparent, encore trop souvent, le monde de la Cité de celui de l'Université.

-Responsabilité des Instances internationales (Communauté européenne): Alors qu'une nouvelle économie “immatérielle”, fondée sur la connaissance et l'innovation, prend de plus en plus d'importance dans le monde, les instances internationales en charge de l'éducation doivent impérativement se préoccuper de permettre à tous les jeunes d'accéder à des formations universitaires du meilleur niveau. La mise en réseau des universités au niveau international sur la base de programmes d'enseignement et de recherche intégrant l'éducation physique, le sport compétitif, la formation des cadres et les échanges au niveau des associations offre une voie à la création de nouveaux espaces de partage de l'excellence.

À défaut d'une totale harmonisation, qui n'est pas nécessairement souhaitable, une mise en cohérence des structures et des programmes de l'enseignement supérieur au niveau d'organisations supranationales permettrait des échanges plus actifs et serait à l'évidence un facteur essentiel d'intégration entre les jeunes. La prise en compte de la pratique des activités physiques et du sport dans les formations dispensées par les établissements d'enseignement supérieur constitue un axe particulièrement consensuel et donc favorable au développement de cette mise en cohérence. Par ailleurs le sport est aussi un domaine privilégié pour les échanges et les transferts de ressources humaines et technologiques entre les structures universitaires des pays qui ont vocation à se rassembler, comme c'est le cas au sein de la Communauté européenne. L'éducation physique et sportive peut être un facteur d'enrichissement mutuel et de rapprochement, dans le contexte d'une politique de coopération universitaire supranationale.

-Responsabilité du Mouvement sportif : Nous ne sommes pas, je le répète, assez courageux, ni assez ambitieux. Un partenariat entre le mouvement sportif et les universités pour le développement de l'éducation physique et sportive dans l'enseignement supérieur se justifie par l'existence d'une évidente complémentarité, au niveau des formations qualifiantes dans le domaine du sport (animateurs, entraineurs, arbitres) et pour l'utilisation optimisée des équipements. De nouveaux schémas d'organisation respectant la spécificité et les compétences de chacun des partenaires peuvent être mis en place entre fédérations sportives et établissements d'enseignement supérieur, pour enrichir les valeurs communes que sont l'action éducative, la santé, le respect de l'environnement et l'éthique.

J'aimerais pour finir parler de la santé, qui est, avec l'éducation, mon domaine de responsabilité au sein du CNOSF. Nos sociétés sont confrontées à un véritable état d'urgence car l'inactivité physique qui se généralise menace non seulement la santé du corps et de l'esprit de l'individu, mais aussi la santé du corps social et de l'esprit public. L'homme sédentaire, le citadin, doit redécouvrir, par le sport, l'homme en mouvement, le nomade. Il est bien question de sport, une expérience humaine qui va bien au delà de la simple pratique animale d'une activité physique.
Il est temps de promouvoir une démarche d'éducation par le sport, noyau central d'une action de prévention primaire incluant la santé, mais pas seulement la santé, et fonctionnant dans le long terme. On observe en effet que les jeunes éduqués dans l'esprit sportif adoptent durablement, et transmettent un mode de vie sain et le rejet des comportements addictifs ou violents.

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L'HOMME CIVILISE UN CHOIX DE CIVILISATION VITAL POUR L'AVENIR n° 78 n° 85

L'esprit sportif, c'est l'humanisme du « nomade civilisé », le respect de la nature et de la vie associés au bon usage des sciences et des technologies. L'esprit sportif c'est l'éducation comme antidote aux dérives de la globalisation et du prolympisme, la référence naturelle à l'esprit républicain de justice et de solidarité. L'esprit sportif c'est le refus des incivilités, des intolérances, des communautarismes, des exclusions, des égoïsmes.

Nous avons ce matin entendu quelques citations. Pour ma part je vais citer Nietzsche : "Il faut avoir une musique en soi pour faire danser le monde ». L'esprit sportif est porteur de cette petite musique qui sait faire danser le monde. Un monde menacé, triste, inéquitable et qui doit impérativement redevenir « grand ouvert », retrouver la joie de vivre.

Merci pour votre attention.
Appaudissements.

 Réaction aux évènements 

Notre comité d'éthique s'exprime sur les faits d'actualité.
Retrouvez les coups de coeur qui soulignent les beaux actes Fair Play et les coups de gueule qui sanctionnent les violences et l'irrespect des valeurs du sport.

 Ethique sportive par le ministère des Sports

Listes de guides pour vous aider à parler de l'éthique sportive
Ethique sportive pour les dirigeants
Ethique sportive pour les entraineurs
Ethique sportive pour les sportifs
Guide juridique violences incivlités discriminations

 Dates à retenir

Jeudi 23 mars 2017
Assemblée Générale Elective 2017 à la Maison du Sport Français

Mercredi 26 avril 2017
Rassemblement annuel, lieu et thème à venir

Mercredi 31 mai 2017
Date limite de remise des dossiers pour les Prix nationaux du Fair Play IRIS DU SPORT 2017

Jeudi 30 novembre 2017
Cérémonie de la remise des Prix nationaux du Fair Play IRIS DU SPORT 2017 au CNOSF



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